Enfants des îles et fleurs au fusil.

Par Vaia Tuuhia

 

Pendant les fêtes c’est bien connu on s’offre des cadeaux, on mange des choses riches et coûteuses, on écoute des chansons de Noël et parfois on lit en famille de belles histoires.

Je vous propose donc aujourd’hui une courte nouvelle écrite par Vaia  qui nous emmène 50 ans en arrière en Polynésie sur les traces de son père. J’en profite pour vous souhaiter à tous de Joyeuses Fêtes et une très belle année 2020 pleine d’amitiés, d’aventures, de découvertes et d’amour.


 

Enfants des îles et fleurs au fusil

Un récit de Michel Tuuhia

Écrit par Vaia Tuuhia, Août 2019

 

Depuis deux ans, je travaillais avec mon père, de chantier en chantier, d’île en île. Les semaines se succédaient : départ le lundi depuis le quai d’Uturoa, direction Tahaa ou les districts au sud de Raiatea qui n’étaient pas reliés par la route. Déchargement des sacs de ciments, manœuvre du tractopelle… On creusait, remblayait : les écoles se bâtissaient dans les Iles-sous-le-Vent. Arrivait le vendredi, on remballait et retrouvait la maison. Le week-end défilait entre la famille et les copains, le disco ou le billard à l’hôtel de Vairaihi, jusqu’au départ, le lundi matin. Et c’est ainsi, que je profitais des miens et que ma jeune vie d’adulte se dessinait, tranquillement une semaine après l’autre, jusqu’à ce samedi pas comme les autres. On était en mars 68 et mes semaines ne seraient plus jamais les mêmes.

 

J’étais dans la cour, sur le côté de la maison, à l’ombre de l’avocatier. C’est sans doute pourquoi il ne m’a pas vu tout de suite, mais moi, j’ai eu le temps de le reconnaître, dans son costume gris de gendarme. Tonton Hagel ! On l’appelait ainsi quand on avait un petit service à lui demander.
Mes parents l’avaient accueilli, j’entendais leurs voix sur le perron, puis tonton s’est approché de moi, les yeux tristes de mes parents fixaient sa nuque. La mehari était dans la cour, bien garée, pas cabossée, je n’avais rien fait de mal. J’allais vite savoir ce qu’il me cherchait.
“Hei, tu as reçu ta carte de service militaire toi, non ?”
Je répondis d’un haussement de sourcils, je ne disais pas oui, je ne disais pas non, je ne me souvenais pas de cette carte. Mais s’il l’affirmait dans son uniforme de Mutoi, c’est que j’avais dû la recevoir.
“T’as 21 ans dans huit mois”. J’acquiesçais, mouvements de tête et sourcils simultanés. “C’est à dire, qu’il te reste huit mois pour être dans les règles et faire ton service” conclut-il.
Ce qui s’est passé ensuite, se résume assez vite : je devais répondre à la convocation et me rendre à la gendarmerie au plus tôt, à Tahiti, à 200 km de chez moi en ligne droite à travers le Pacifique.
Je ne me souviens pas de ce que mes parents ont dit, peut-être même ne s’est-on pas beaucoup parlé. Je ne répétais que le parcours de mon frère aîné qui avait fait ses classes. Rien d’anormal.
Tout va bien.

 

En moins d’une semaine, j’ai pris le bateau pour la capitale. Mon cousin m’a hébergé puis m’a conduit au service de recrutement, situé dans une maison coloniale verte, d’une taille, mais d’une taille, je n’en avais jamais vue d’aussi grande ! Pendant cette journée où se sont enchaînés
les examens médicaux sommaires, mais minutieux, où rien n’était épargné, des pieds aux dents, où je devais répondre à des questions sur moi, mes aptitudes… j’ai reconnu d’autres jeunes des îles. Tino, Tagi, Laurent, Lévy, René,Tereamano… nous étions douze en tout.
Quand le soir, les militaires nous ont annoncé que nous étions aptes et demandé tour à tour ce que nous choisissions, c’est à douze que nous avons pris la décision de partir en métropole pour accomplir notre service. Car comme le claironnait Tino “Faut y aller ! C’est la seule façon pour nous de voyager loin”. C’était vrai ! Je ne comptais plus les voyages inter îles en bateau, mais quitter vraiment la Polynésie et prendre l’avion, c’était la première fois.
Certains jubilaient. “On a de la chance” répétaient ils. “On est les premiers” s’enthousiasmaientils !
“Les premiers quoi” demandais-je ?
“Les premiers de notre famille à partir” car cette annéelà, l’Etat avait accordé la nationalité française à de nombreuses lignées chinoises installées en Polynésie depuis un siècle. Ils étaient une poignée à devoir de justesse leur aller Papeete-Paris au général De Gaulle.
Le prochain rendez-vous était fixé au surlendemain, à la caserne Bimat de Faa’a. Le sergent Chavez nous y a accueilli et enseigné le règlement trois mois durant. Mes souvenirs de cette période sont égrainés des rencontres avec les soldats, leurs noms, leurs expressions, des rires
avec mes acolytes… et très peu des derniers échanges avec ma famille, des émotions qui m’ont habité. C’était comme ça que nous étions élevés, à accueillir les étapes de la vie, si possible avec les bonnes personnes. J’étais heureux qu’on soit les douze enfants des îles à partir.
En l’espace de quelques jours, nous avions renforcé plus que jamais les liens qui nous unissaient, et cela me suffisait pour avancer droit devant. J’étais déjà prêt pour le plus long voyage de ma vie.

 

Mijuin 68, le départ approchait. J’allais traverser la moitié de la planète. Mauvaise nouvelle. Tout est reporté. Les étudiants en France étaient sur les barricades. Je saurai plus tard, que les protestations avaient été à leur apogée dès le mois de mai. Vivre à 18 000 km de notre capitale nous avait habitués à ce décalage bon enfant. Alors que les jeunes en métropole séchaient les cours, moi j’ai vu mes classes se prolonger jusqu’au mois d’octobre. Et c’est ainsi qu’au début de la saison des mangues je me suis retrouvé à l’aéroport de Tahiti Faa’a et m’apprêtais à prendre l’avion, avec mon paquetage.
Nous étions bien là, tous les douze, à embarquer dans la caravelle. Les grands moments de la vie sont intenses dès les premiers instants, dès le tronçon Los-Angeles- Paris pour notre équipée. Nous avons vécu une frayeur énorme, notre premier trou d’air, sans ceinture, la tête dans le plafond, ou pour les plus chanceux, les ongles agrippés aux sièges. J’ai eu besoin d’une bonne dizaine de minutes pour revenir à la normale. Enfin, la normale… c’est sans compter notre débarquement à Orly en chemises pareo. Nous avions des affaires chaudes,
mais en soute. C’est agglutinés les uns aux autres, tant il faisait froid, que nous avons descendu la passerelle et fendu le brouillard pour rejoindre le bus, l’aéroport, les paquetages et nos vestes.
Un camion militaire nous a ensuite conduit dans un château, à Vincennes. A la caserne, nous avons reçu de vrais vêtements chauds, des manteaux lourds comme tout.
Le temps que notre affectation nous soit donnée, nous profitions de permission et nous avons déambulé, toujours tous ensemble, pendant quinze jours à Paris. La Tour Eiffel, les ponts, les Invalides, c’était fantastique, jamais je n’avais vu des choses comme ça. La maison coloniale verte m’apparaissait soudain si petite. En métro, à pieds, nous avalions les distances, des images nouvelles plein les oreilles, des sons étonnants plein les yeux, ou l’inverse.
Levy connaissait un peu, les gens nous renseignaient, les poinçonneurs aussi nous orientaient, on n’arrêtait pas de marcher. Un soir,
nous nous sommes retrouvés à Barbès, puis au Moulin rouge. Pour ceux qui ne connaissent pas, je le décrirai avec ses flots de lumières, de la musique étourdissante, des filles souriantes. “Allez, entrez, pour vous, ce sera gratuit”, bourdonnaient-elles. Alors nous sommes entrés. Les filles, que les habitués appelaient entraîneuses – on l’a su un peu trop tard – nous poussaient à consommer. Nous prenions du Coca, le moins cher, jusqu’à ce que chacun compta sa monnaie.  Au bout d’une heure, on a fini par sortir, pour rentrer à pieds à Vincennes. Combien de fois avonsnous marché jusqu’à la garnison, car nos poches étaient vides !
Cette période était géniale, nous riions beaucoup, même si nous vivions notre premier hiver. Ne plus sentir ses doigts, ses orteils. Cacher le moindre bout de peau, en dormant sous les couvertures, avec ses trois paires de chaussettes, recroquevillés comme de tout petits
margouillats. Tous les tahitiens ont vécu ça en métropole.

 

Cependant, cette nuit de novembre au château, j’espère que peu l’ont vécue. Le dortoir était chauffé avec un poêle. Il tournait à plein
régime. C’était une nuit plus froide que les précédentes. Dans mon sommeil j’ai entendu des cris, ils devenaient insistants, puis j’ai perçu beaucoup de mouvements. Un soldat avait fait irruption : “Sortez de là, ça fume, vous allez étouffer, dépêchezvous”. J’ai ouvert les yeux, d’abord sonné, l’air était âpre, j’ai vu tout le monde s’agiter, puis j’ai sauté du lit, mes copains aussi, nous courions vers la sortie. Le poêle n’avait pas été entretenu, l’inspection l’a révélé le lendemain.
Par les fenêtres, des nuages noirs s’échappaient. Dehors en manteau et en short, je les fixais et j’ai mesuré ma chance : la fumée avait été vue à l’extérieur. La nuit était vraiment glaciale, mais je n’avais plus si froid.

 

Toutes les bonnes choses ont une fin, dit-on. Pour nous, elles ont continué. Nous étions tous les douze affectés au centre militaire de formation professionnelle adulte de Fontenay le Comte, le CMFP 2. Je me suis retrouvé en première compagnie avec Tino et Tagi, et cinq autres ultra-marins des Antilles et de la Réunion. Huit par chambre. Et nous avons rencontré la neige. Des flocons énormes tombaient, éphémères dans nos mains, vivifiant sur la langue. Comme des gosses, nous cherchions à les attraper, certains se mettaient torse nu. J’aime toujours l’émerveillement que suscite la neige, mais avec des gants.
Au CMFP, j’ai fait mes classes et des corvées, comme astiquer le parquet tous les samedis. J’ai appris à faire un lit au carré avec une couverture en laine marron, que je possède encore. Surtout j’ai découvert un métier, loin de celui que j’imaginais, mais celui qui m’a permis de rester avec les copains.
Nous étions de nouveau tous les douze convoqués pour décider d’une formation, entre la mécanique, l’électricité, la maçonnerie… L’évocation de la plomberie m’a extirpé un sourire.
Chez nous, un grand bambou fendu en deux, posé sur des parpaings, suffisait amplement à déverser l’eau. La transmission m’attirait, les communications se développaient et je me projetais au milieu d’équipements ultra-modernes. Cependant pour suivre cette voie, je devais
me rendre à Fréjus et donc quitter mes compagnons.
“Si tu ne fais rien, mais veux tout de même rester, ce sera deux fois plus de corvées pour toi” me tannait le sergent.
“Et sinon ?” osais-je.
“Il reste encore de la place en plomberie.”
“Avec qui ?”
Il désigna Tino et Tagi du menton.
“Ok alors, je vais faire plombier zingueur”, et j’ai appris à manipuler du plomb à la place du bambou.

 

Lorsque 18 000 km vous séparent de chez vous, le retour à la maison, pendant les permissions, est inimaginable. Fontenay le Comte était entouré de fermes. Les paysans, lorsqu’il avaient besoin de main d’œuvre, venaient nous chercher à la caserne. J’ai ramassé des pommes sur mes jours de repos, en contrepartie, j’avais un peu d’argent de poche, et nous étions nourris et logés, mais dans un froid de canard. Loin du Pacifique mais proche de l’Atlantique, nous profitions de la belle époque du stop et de notre succès avec nos chemises pareo pour rejoindre les Sables d’Olonne. Comme nous avions l’habitude de dormir n’importe où, même sous les tables, nous pouvions débarquer à douze chez un copain installé là-bas.
Je ne saurai dire si toutes ces nouvelles expériences, notre amitié ou des horizons qui vont au-delà de “la montagne à droite et la mer à gauche”, m’ont donné des ailes, mais je multiplie des souvenirs d’escapades, de rigolades. Nous avions ainsi monté une troupe tahitienne, pour  partager notre culture, danser des aparima et échapper aux corvées. Les familles de la région nous invitaient les dimanches, nous nous déplacions deux par deux, dégustions les mets locaux et parlions sans fin de chez nous. Nous sortions aussi parfois le soir. Il suffisait de passer par le poteau électrique pour faire le mur ; nos affaires civiles camouflées dans un sac, nous montions sur le tas de fumier, et paf nous allions en ville. L’histoire s’est répétée une dizaine de fois.
Un matin, le capitaine nous a convoqué. Il a grogné une seule question, simple et concise. “C’était bien hier soir ?” Nous sommes restés droits, sans rien dire, aucun mouvement de sourcil.
“Rompez !” Nous savions qu’il nous appréciait, nous étions sincères dans notre engagement, nous retenions rapidement tous les maniements auxquels il fallait s’astreindre, ne rencontrions aucune difficulté pour se repérer avec le soleil en forêt. Lors des marches, nous dépassions le
sergent de tête et les civils que nous croisions nous saluaient avec sympathie. C’était une caserne pleine d’exotisme, avec toutes les îles, tous les Océans, avec aussi des aspects plus sombres mais ce n’est pas ce dont je me souviens spontanément. Après cinquante ans, on a le droit de ne garder que les belles fleurs de notre mémoire. Comme cette recette d’escargots, que nous avions préparée au feu de bois, dans nos casques avec les épices du copain réunionnais.

 

Les mois se sont succédé, dix-huit en tout, jusqu’à notre libération. Je suis sorti première classe.
Notre billet de retour était valable deux ans. Nous étions une poignée à vouloir visiter le reste de la France. Nous nous sommes donnés trois mois pour rejoindre le Sud jusqu’à l’Espagne. Puis trois mois encore pour travailler à Paris, et là, vraiment, il suffisait de traverser la rue, pour être employé à six francs de l’heure, deux francs de plus que les autres ouvriers, car nous étions qualifiés.
Puis il ne restait plus que Laurent et moi. “On y va ?”
“Attends encore trois mois pour voir”, m’a répondu Laurent.
Il y a eu de nouveaux voyages, mais pas celui qui devait me reconduire chez moi. Je suis en métropole depuis maintenant cinquante ans, toujours entouré de Tahitiens mais pas seulement, le cœur au Fenua et ici, et la guitare à la main.

 

Une nouvelle écrite dans le cadre de concours littéraire lancé par la Délégation de la Polynésie
française sur le thème : « Je quitte mon Fenua pour la première fois »

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